Fin des activités
Mon bureau est rangé ; ai trié des piles de papiers à lire / à digérer / à classer, non lus / non digérés / non classés jusqu’à 21 heure vendredi, à rester quelques secondes tétanisée face à l’unique lumière issue de l’écran, après les 2 extinctions nocturnes des couloirs de 19h30 puis 20h30. Je bascule dans la solitude et les mille et une petites lumières de Montreuil et Bagnolet qui surgissent dans mon dos clignotent et m’attirent au dehors. Mais ma tâche n’est pas finie et au péril de ma vie je plonge dans l’obscurité du couloir (un collègue psychopathe se cache-t-il dans son bureau ?) rallumer la lumière.
J’ai fait place nette pour les 4 à 5 mois à venir.
Impossible de ne pas lire quelques passages de ce fatras de documents. Les bonnes pages paraissent toutes pantelantes de me voir partir (qui les lira ensuite ?). Les actes de ce colloque au fait ? Cet article sinon ? Comme si cela avait une quelconque importance…
Epuisée, hagarde, je triture, soupèse encore, tiens ce papier ; le jeter, le classer, l’oublier ? Choix de plus en plus long et délicat. Les poubelles sont remplies. Les bonbons au miel encollés au fond du tiroir, les laisser à ma collègue ? Non quand même, les sachets de thé suffiront.
Je m’expulse de ce lieu. Derrière moi le plateau du bureau enfin lisse. Juste mon cahier avec mes codes d’accès, une pile de brouillon, au revoir le téléphone ami maudit. Mes papiers personnels planqués dans mon sac, j’ai l’impression d’être une voleuse. Dernière bise aux plantes, soyez sages les filles, n’embêtez pas trop mon remplaçant, pas de chatouilles intempestives.
Dans le couloir, le fauteuil puant de la secrétaire incontinente, partie se faire soigner, est abandonné avec le papier “A JETER !”. Ils auraient du écrire “A BRULER !”. Mais à 21 heures personne n’a osé approcher l’immondice qui exhale des bouffées nauséabondes et va donc parfumer le couloir jusqu’à lundi. Je ris sous cape. Mais impossible de l’approcher moi-même histoire de l’envoyer loin de mes gentils collègues vers un recoin de couloir. Cette odeur restera un souvenir de ces dernières semaines, à devoir fermer sa porte excédée, les naseaux agressés par l’ammoniac de détresse de cette pauvre Ka. Symbolique de se croiser à ce moment, comme si Ka, si timide avec moi, n’osant presque jamais m’approcher (je dois paraître féroce envers les colporteurs d’odeurs) me disait quand même au revoir.
Enfin sortie dans la rue noire. Quelques lampes en veilleuses éclairent les petits érables roux de cette nouvelle rue fantôme, non répertoriée sur les cartes du Bas-Montreuil reconfiguré, ancien district industriel désormais peuplé de jeunes cadres et d’employés de bureau à talons et cravates. Un bonhomme promène son chien-con qui dépose ses blagues puantes destinées aux cadres et employés de bureau du lundi matin mal réveillés. Encore des odeurs tiens… J’y suis sensible faut dire.
C’est parti pour 6 semaines d’arrêt avant le grand “chamboulement”. Mais comment vais-je faire tout ce temps loin de ce petit monde de collègues tantôt si sympathiques tantôt tellement irritants suivant les jours, mais toujours si présents, et sans ce train d’activités, d’agacements et d’intérêts successifs, d’énervements, de soulagements,… et surtout sans ce jouissif sentiment de fierté à chaque problème réglé ?
Vont-ils m’appeler ? Vais-je leur manquer ?? …
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